Les lecteurs de ce blog le savent, je suis un fervent défenseur de mon métier. Quelle ne fut pas ma surprise quand j’ai appris le soutien du gouvernement à une entreprise de crowdsourcing.

Suite à l’article « Axelle Lemaire rend visite à Creads », voici ma lettre ouverte destinée au Ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique, Arnaud Montebourg, à la Ministre de la Culture et de la Communication, Aurélie Filippetti, ainsi qu’à la secrétaire d’État chargée du Numérique, Axelle Lemaire. Une version papier leur sera adressée dès demain par voie postale.

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« Monsieur le Ministre de l’Économie, du Redressement productif et du Numérique,
Madame la Ministre de la Culture et de la Communication,
Madame la secrétaire d’État chargée du Numérique,

Je vous écris aujourd’hui pour vous faire part du profond sentiment de colère et d’injustice que je ressens à la vue de votre action.

Je suis graphiste. Non par simple passion : c’est mon métier. Un vrai métier, qui exige des compétences, un savoir-faire, de la réflexion, une expertise. Bref, un vrai boulot. Et comme pour tout travail, je tente de (sur)vivre de celui-ci et je m’attends à ce que mon gouvernement, qu’il soit de droite ou de gauche, fasse son possible pour le défendre. Oh, je ne demande pas l’impossible, je me doute que vous avez d’autres chats à fouetter. C’est d’ailleurs pour ça qu’avec quelques confrères et consœurs, nous travaillons à mettre en place une action afin de résoudre des problèmes que rencontre notre profession auprès des entreprises et des institutions.

Jusque là, ça pourrait aller. Mais c’était sans compter sur la nouvelle qui me mit dans une colère monstre hier après-midi : Madame Axelle Lemaire rend visite à Creads, « agence participative », un sujet que vous ne connaissez visiblement pas Madame Lemaire. L’entreprise se gargarise d’ailleurs elle-même au sujet de cette visite sur son blog, fière de voir son lobbying fonctionner. Un léchage de bottes en puissance.

Mais du haut de votre tour d’ivoire, vous vous demandez sans doute où se trouve le problème… Le crowdsourcing est un vrai danger pour notre métier, et j’en parlais l’année dernière dans un article traitant du sujet en détail : « Concours & crowdsourcing, ou l’esclavage moderne », auquel cette lettre fait écho. En effet, les Creads et autres Brand Supply nivellent notre métier par le bas avec la façon dont ils usent de ces pratiques conçues à l’origine pour être collaboratives et être enrichissantes pour tous. Pourtant, on pouvait espérer des changements positifs à venir, suite à ce communiqué de l’Alliance Française des Designers : « Aurélie Filippetti annonce sa politique de design : éducation à la culture visuelle et reconnaissance de ses praticiens ».

Mais puisque votre évidente ignorance sur le sujet vous fait défaut, voici un bref résumé de ce qu’est le crowdsourcing :

  • Une personne, que nous appellerons « Nono », ne s’étant pas posé plus de questions qu’un écureuil devant un gland, radin ou à défaut d’avoir du budget, va sur un site de crowdsourcing. Nono y formule sa demande, en explique les tenants et aboutissants, fixe une date limite et le prix à « gagner » : 10 jours, 500 euros.
  • Ensuite, vient le pseudo-professionnel, souvent tout juste sortie d’école, pas un rond en poche, ou un graphiste inconscient souhaitant refourguer ses créations refusées. L’un comme l’autre rongent les meubles de leur appartement, faute d’avoir à bouffer dans le frigo. Appelons-le « Fifi ». Donc Fifi, dont le book est aussi vide que le cul d’une nonne l’est de foutre, se dit « Chouette, du boulot ! Au pire, je pourrai mettre ça dans mon book ! »
  • Maintenant, des Fifi qui ont la dalle, vous en mettez 10, 50, 100… peu importe : Chacun va travailler à une proposition pour satisfaire Nono. Le nivellement se faisant par le bas à cause de la concurrence instaurée entre les participants, beaucoup donneront énormément d’eux pour remporter celui-ci, même si le prix réel du travail accompli n’est pas au rendez-vous.
  • Nono regarde les différents projets que les Fifi ont réalisé. Il choisit celui qui lui plaît et récompense son auteur des 500 euros promis. Les autres ? Ils auront travaillé pour rien, et continueront à manger le pied de leur table de salon jusqu’au prochain concours. Mais le vainqueur est aussi perdant : il ne sait pas comment sa création sera réutilisée car il n’est pas nécessairement l’exécutant des supports dont Nono aura besoin plus tard. Son image risque alors d’être associée à des jobs aux rendus parfois très approximatifs. D’ailleurs, il en va de même pour les perdants : aucune garantie que leurs travaux ne soient pas réutilisés ou revendus. Bref, côté respect droits d’auteurs, on peut pas dire que ça soit très transparent…
  • Enfin, le dernier protagoniste de l’histoire, « Pierrot ». Celui-là, il représente l’entreprise qui gère le site de crowdsourcing et va prendre une commission au passage. Au final, Pierrot n’aura absolument rien branlé et gagne sa vie sur le dos des autres. Si encore tous les participants étaient rémunérés au temps passé… mais ce n’est pas le cas ! Vous imaginez un tel procédé appliqué au bâtiment ? A un avocat ? A un restaurant ? On devrait faire pareil avec les ministres : vu le niveau actuel, ça pourrait que remonter !

Je rappelle par ailleurs que ce fonctionnement est assimilé à du travail dissimulé, comme en atteste ce document. Est-il nécessaire d’en rappeler les sanctions ? Je suis tout simplement stupéfait de voir le gouvernement soutenir une entreprise totalement hors la loi.

Pour aller plus loin, je me permets de vous rappeler que si Creads revendique 50 000 créatifs, combien sont réellement du métier ? Et combien sont français ? Un peu facile d’amener un chiffre dans un communiqué de crise après un bad buzz, sans le justifier d’avantage… Le crowdsourcing étant largement critiqué en France au sein de notre profession, on peut légitimement remettre en cause la crédibilité de Creads.

Mesdames, Messieurs, je suis le premier qui espère un jour embaucher et participer au redressement de la France. Parce que le jour où j’embaucherai quelqu’un, ça voudra dire que mon activité sera florissante et qu’il y aura du travail pour tout le monde. Mais comment voulez-vous que nous puissions faire quoi que ce soit si vous encouragez des initiatives de ce genre et êtes en totale contradiction les uns avec les autres tout en tirant sur l’ambulance ? Tout à l’heure j’étais encore en colère. Mais maintenant, je suis las de vos âneries. S’il vous plaît ne me prenez pas de haut, mais à un moment, il serait bien de redescendre sur terre… J’ai suffisamment d’argent pour vous offrir un café et en discuter, des fois qu’une illumination inespérée surviendrait dans vos esprits étriqués. Mais par pitié, ouvrez les yeux.

Mesdames, Messieurs, merci d’avoir pris le temps de me lire. Veuillez recevoir l’expression de mon plus profond sentiment d’amertume à votre égard. Puisse cette dernière vous brûler les paupières pour vous forcer à ne pas les garder fermées et y voir enfin clair. »

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Sébastien DROUIN
   

Sébastien DROUIN

Consultant en communication, designer graphique UI & print, blogueur, formateur, chroniqueur radio, catholic veggie, zèbre et électron libre. Mi-ours, mi-panda et re-mi-ours derrière.

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